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Sciences humaines | Le 20 janvier 2022, par Sambuc éditeur.
Lecture : onze minutes.


« Nuits de la lecture 2022 »

Un langage muet : la symbolique des fleurs

Histoire du langage des fleurs

Sous une apparence de candeur, nous offrons les organes génitaux des plantes comme des lettres discrètes, aux infinis jeux d’échos symboliques. La sémantique qui s’attache aux fleurs et à leurs symboles (bouquets et familles) est empreinte de l’essor de la botanique, qui se constitue en science au xviiie siècle. L’attrait qu’elle exerce tient peut-être à l’importance dont elle dote la langue en en voilant l’usage, à la façon d’une poésie hermétique.

(Image : Un langage muet : la symbolique des fleurs)

« Quand les narcisses commencent à se montrer,
Oh ! eh ! la jeune fille danse dans les vallons :
Alors commence la plus douce saison de l’année.
Tout se colore dans les domaines de l’hiver. »

(Shakespeare, Le Conte d’hiver, début de l’acte IV.)

Les fleurs sont les organes génitaux des plantes, et c’est ce rôle associé à la reproduction (et donc intimement à leurs espèces) qui les distingue par leurs formes et leurs odeurs, formant un univers propice aux symboles ; aussi la floriculture, qui s’occupe plus particulièrement de cultiver fleurs coupées et plantes fleuries, est-elle très ancienne, et peut-être autant que l’agriculture. Le Proche-Orient babylonien avait ses « jardins suspendus », et la Grecque Sappho chantait les « couronnes de violettes, de roses et de safrans ». Enfin, le paradis (qui est d’abord un jardin, c’est-à-dire un coin de plaine fertile au bord d’un fleuve) est « tapissé de fleurs », qui dénotent la grâce du lieu.

Si les fleurs représentent si judicieusement la grâce et célèbrent aussi aisément l’amour, c’est parce qu’elles paraissent flotter entre deux mondes : leur caractère exceptionnel dans la nature, et leur rôle reproductif, les associent au désir humain ; en même temps, la forme de vie immobile et étrangère au monde animal des plantes les distingue et les place à part.

Le rôle précis que jouent les fleurs dans la reproduction des plantes n’a été conçu que vers la fin du xviie siècle. Comment étaient avant cela envisagées les fleurs ? Depuis quelle époque sont-elles devenues les organes sexuels de formes de vies végétatives ?

La vita sexualis des végétaux

La fleur est d’abord associée à la fécondité ; c’est d’elle que naît le fruit, nourricier ou toxique, portant les semences de la plante. Mais l’antiquité pensait ces organes à travers une reproduction qui n’était pas véritablement sexuelle. En observant que beaucoup de fleurs paraissaient se féconder elles-mêmes, les auteurs grecs conclurent que les plantes étaient toutes hermaphrodites, et qu’il n’y avait guère véritablement de fleurs mâles et femelles ; et la tradition aristotélicienne, qui eut un long devenir dans la pensée européenne, niait toute « sexualité des plantes ».

C’est Rudolf Jacob Camerarius (1665–1721) qui démontra pour la première fois le rôle mâle (spermatique) joué par le pollen dans la reproduction des plantes. Jusque là, plantes et animaux appartenaient à deux sphères du vivant ; la monstruosité des cas d’hermaphrodisme animal, associé à son observation si fréquente dans le règne des plantes, séparait irrémédiablement les deux mondes à travers leurs vies sexuelles – on ne pouvait percevoir comme proches animaux des formes vivantes qui, en plus d’être inanimées, présentaient si souvent dans leurs organes reproductifs cette configuration bizarre, où les parties mâle et femelle se trouvent réunies.

Après le scandale de Camerarius, la botanique entre plus décidément dans sa période moderne. C’est Joseph Tournefort (1656-1708) qui saisit le premier que la forme des fleurs et des fruits constituait le meilleur moyen de caractériser des « genres » de plantes, un principe que Carl von Linné (1707-1778) entérine en constituant les familles, et en désignant les espèces par une classification binaire associant le genre à un qualificatif spécifique – Rubia tinctorum et Rubia peregrina distinguant par exemple la garance (plante aux racines rouges) « des teinturiers » et la « garance voyageuse ».

La sémantique qui s’attache aux fleurs et à leurs symboles (bouquets et familles) s’empreint ainsi de cet essor de la botanique, qui se constitue alors, au xviiie siècle, en une véritable science. Dans le même temps, la floriculture est l’objet de traités technique à partir de la fin du xviie siècle.

Le jardinage des fleurs prend essor durant la Renaissance. La rose est l’une des premières espèces cultivées, dès la période médiévale. Le nombre d’espèces découvertes croît sans cesse, et la culture florale amène le développement de cultivars, des « monstres » inclassables par les botanistes, qui provoquent un réel engouement.

« PERDITA. — Monsieur, l’année commence à être ancienne. — À cette époque, où l’été n’est pas encore expiré, où l’hiver transi n’est pas né non plus, les plus belles fleurs de la saison sont nos œillets et les giroflées rayées, que quelques-uns nomment les bâtardes de la nature ; mais, pour cette dernière espèce, il n’en croît point dans notre jardin rustique, et je ne me soucie pas de m’en procurer des boutures.
POLIXÈNE. — Pourquoi, belle fille, les méprisez-vous ainsi ?
PERDITA. — C’est que j’ai ouï-dire qu’il y a un art qui, pour les bigarrer, en partage l’ouvrage avec la grande créatrice, la nature.
POLIXÈNE. — Eh bien ! quand cela serait, il est toujours vrai qu’il n’est point de moyen de perfectionner la nature sans que ce moyen soit encore l’ouvrage de la nature. Ainsi, au-dessus de cet art que vous dites ajouter à la nature, il est un art qu’elle crée : vous voyez, charmante fille, que tous les jours nous marions une tendre tige avec le tronc le plus sauvage, et que nous savons féconder l’écorce du plus vil arbuste par un bouton d’une race plus noble ; ceci est un art que perfectionne la nature, qui la change plutôt : l’art lui-même est encore la nature.
PERDITA. — Cela est vrai.
POLIXÈNE. — Enrichissez donc votre jardin de giroflées, et ne les traitez plus de bâtardes.
PERDITA. — Je n’enfoncerai jamais le plantoir dans la terre pour y mettre une seule tige de leur espèce, pas plus que je ne voudrais, si j’étais peinte, que ce jeune homme me dît que c’est bien et qu’il ne désirât m’épouser que pour cela. — Voici des fleurs pour vous : la chaude lavande, la menthe, la sauge, la marjolaine et le souci, qui se couche avec le soleil et se lève avec lui en pleurant. Ce sont les fleurs de la mi-été, et je crois qu’on les donne aux hommes d’un certain âge. »

(Shakespeare, Le Conte d’hiver, acte IV, scène III.)

Offrir une fleur

Offrir une fleur est un geste codé, signifiant. La rhétorique propre de ce qu’on a appelé au fil des siècles le « langage des fleurs » établit une sorte de lexique de l’émotion, doté d’arguments. Ces « arguments » qui prêtent la parole aux fleurs, pour leur faire dire ce que la parole veut taire, mêlent le savoir botanique aux traditions et aux mythes. En outre, ce lexique se constitue aussi à travers l’étiologie des sentiments que se donne une époque. Les Passions de l’âme de Descartes, publiées en 1649, témoignent d’un tel découpage entre sens, motilité de l’âme, effets de la mémoire et direction de la raison, qui peut nourrir cette porosité maîtrisée entre l’intime des pensées et le geste d’offrir.

En se croisant, les différents caractères d’une même plante dotent sa fleur d’une combinaison de motifs, formant un véritable jeu de nuances. Les couleurs déploient un jeu symbolique, que teintent les propriétés médicinales, une forme ou une odeur particulière, une coutume, etc.

En se raffinant, ce jeu de symbole finit par échapper à l’appréhension immédiate. Un rapprochement devient alors possible avec la poésie, en particulier dans le cas de l’hermétisme. Les vers, outre leur beauté, visible, sensuelle, qui réside dans les sons et les mots de la langue, ne dévoilent ou ne veulent dévoiler leur vrai sens qu’à l’aimée. Ils cachent, encryptent, enfouissent dans des sonorités, comme les fleurs dans des teintes et des odeurs, une tendresse que par honneur on ne peut pas dire, ou qu’il est préférable de taire.

« Comme des raiz du Soleil gracieux
Se paissent fleurs durant la Primevere,
Je me recrée aux rayons de ses yeulx,
Et loing, & près autour d’eulx persevere.
Si que le Coeur, qui en moy la revere,
La me fait veoir en celle mesme essence,
Que feroit l’Oeil par sa belle presence,
Que tant je honnore, & que tant je poursuys:
Parquoy de rien ne me nuyt son absence,
Veu qu’en tous lieux, maulgré moy, je la suys.  »

(Maurice Scève, Délie, dizain CXLI.)

Le poète, comme celui qui offre un bouquet, est ainsi l’amoureux qui s’offre au risque d’une méprise, plutôt qu’il ne cherche à s’exposer à la grossièreté.

L’attrait particulier qui réside dans le « langage des fleurs » tient sans doute à ce voile dont il entoure les pensées, de la simple politesse de l’amitié à l’intention déguisée de la séduction.


Sambuc éditeur


Aller plus loin

Bernardin de Saint-Pierre, Harmonies de la nature, I, « Harmonies végétales, ou leçon de botanique », Œuvres complètes, Paris, Lequien, 1830, t. XVIII.

Pascal Quignard, Les Escaliers de Chambord, Paris, Gallimard, 1989.

Jack Goody, La Culture des fleurs, Paris, Seuil, 1994.


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