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Littérature | Le 26 mars 2021, par Raphaël Deuff.
Lecture : six minutes.


« Francophonies 2021 »

Créoles et littératures : le mélange des langues

Une géographie poétique

Les « créoles » sont les langues, d’abord dialectales, qui se sont développées dans les colonies d’Amérique aux xviie et xviiie siècles. Langues du contact entre autochtones, Africains déportés aux Antilles et occidentaux, les créoles résultent de l’interaction entre des locuteurs qui ne se comprennent d’abord qu’à peine, et échangent leurs lexiques. Au-delà de la langue, la créolité est aussi comprise comme une culture particulière, émergeant du mélange d’éléments empruntés à des civilisations diverses et transplantés dans un nouveau territoire ; le créole touche ainsi à tous les aspects de la vie sociale. Témoignant d’une très grande diversité, les cultures apparues dans les Antilles, à travers les plumes des écrivains Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant et Jean Bernabé, au mouvement de la créolité, qui revendique une hétérogénéité forte des littératures créoles en même temps qu’un héritage particulier. Cette poétique particulière mêlant géographie, nature et culture, convoque et interroge la pensée de l’exotisme, notion glissante d’une porosité au regard de l’autre.

(Image : Créoles et littératures : le mélange des langues)

Une langue témoigne d’abord du phénomène de la nomination, des noms donnés aux choses d’un pays : faune, flore, paysages, météores (neige, vent), outils. La langue nomme un lieu, son lexique est topographique ; aussi le dialogue de deux langues, comme dans la constitution des créoles, et la porosité ou l’échange qui s’introduisent, appellent à un territoire autre, un territoire de l’autre, et à son appropriation. De là provient l’idée d’exotisme, ambiguë et paradoxale : car c’est bien la médiation, en l’occurrence par le regard de l’étranger et du colon, qui souligne la spécificité dont un lieu (le pays, ses reliefs, ses éléments) structure le lexique d’une langue. Un paysage naturel est à l’origine d’un vocabulaire particulier, sensible aux manifestations atmosphériques, à une faune et une flore qu’il nomme par nécessité, et avec la préoccupation de transcrire toute la précision d’un regard, l’acuité d’une réalité qui est aussi celle des mœurs, c’est-à-dire de l’homme ici et maintenant.

Littérature créole

L’idée d’exotisme, menaçant la langue par une médiation qui l’altère en clichés (les paysages « typiques » des Antilles), ravive ainsi, du même coup, une naïveté de la langue ; elle engendre une vision de la nature comme terra incognita, comme inconnu.

Cette naïveté est la vraie démarche du poète : ainsi pour Aimé Césaire,

« Le mot est démiurge, c’est lui qui organise le chaos, c’est avec les mots que nous passons de l’existence toute simple à l’être. »

(Aimé Césaire, « Où que j’aille, je reste un nègre déraciné des Antilles », interviewé par Pierre Boncenne, Lire, novembre 1982, p. 174.)

Le poète Antillais rencontrera, par hasard, André Breton exilé outre-Atlantique durant la Seconde Guerre mondiale. Il affirmera partager sa « quête du merveilleux », qui est aussi un enchantement du monde connu. Césaire parle à cet égard de « reconstruction » :

«  Il y a une identification fondamentale qui s’est accomplie entre moi et mon pays. Je vis mon pays avec tous ses handicaps, ses ambiguïtés, ses angoisses, ses espérances et, où que j’aille, je reste un nègre déraciné des Antilles, où que j’aille j’emporte avec moi mon pays, je reste lié à ce rocher volcanique qui s’appelle La Martinique et qui finalement est un petit point à peine lisible sur une carte, rien d’autre. Mais le paradoxe c’est que mon aventure poétique est une tentative pour reconstruire le monde à partir de ce rocher, pour retrouver l’universel à partir de ce point singulier. »

(Ibid.)

Au sujet de sa langue alors qu’il refuse d’écrire directement en langue créole, le poète déclare :

« Il faut plier le français au génie noir. Ou bien on n’utilise pas le français et on emploie carrément sa langue. C’est une possibilité : j’ai voulu l’employer dans des conditions très particulières. J’ai voulu mettre le sceau imprimé, la marque nègre, la marque antillaise, comme vous voulez, sur le français. J’ai voulu lui donner la couleur du créole. »

(« Entretien avec Aimé Césaire », par Jacqueline Sieger, Afrique, no 5, oct. 1961, p. 66.)

L’homme devient ainsi le lit de la langue, le lieu d’un voyage qui découvre un microcosme originel. Le « retour au pays natal » peut aussi s’entendre en ce sens naissant, et si bouleversant qu’il provoque le malaise. La réalité découverte est si « neuve » qu’elle suscite le rejet, le dégoût. Cette réaction d’ambiguïté, faite d’intériorisation du regard de la métropole sur les Îles, contraste précisément au regard des premiers explorateurs occidentaux, qui découvrent en Amérique une terre à l’odeur « suave ».

« Approchants de notre Amérique bien cinquante lieues, commençâmes à sentir l’air de la terre, tout autre que celuy de la marine, avecques une odeur tant suave des arbres, herbes, fleurs, & fruits du païs, que jamais baume, fusse celuy d’Égypte, ne sembla plus plaisant, ne de meilleure odeur. »

(André Thevet, Les singularitez de la France antarctique (…), Paris, M. de La Porte, 1558.)

Créole, l’origine d’une langue

Le mot créole, aujourd’hui, est associé aux langues nées de la colonisation, en particulier dans la région des Antilles. Le mot est pourtant ambigu : né au xvie siècle, « créole » désignait les colons européens nés et élevés dans les colonies des îles d’Amérique, puis, plus généralement les descendants de tout habitant non autochtones (africain, européen ou métissé) installés aux Antilles ou sur le continent américain, ainsi qu’à l’île Maurice, à la Réunion, etc. Dans un sens similaire, le terme désignait aussi les animaux ou les plantes importés par les colons.

Créole est une forme francisée d’un terme portugais (crioulo), puis espagnol (criadillo). En portugais, le verbe criar signifie « élever, nourrir, allaiter » (du latin creare, « créer ») et son participe passé, criado, désigne le domestique. Dès la fin du xviie siècle, le terme « créole » prend son sens linguiste : il désigne plus particulièrement un « jargon », une langue véhiculaire (ce que l’anglais nomme « pidgin ») qui, au fil des générations, devient la langue maternelle des populations locales. En 1685, Michel Jajolet de la Courbe rédige un récit de son voyage au Sénégal puis aux Antilles, où il note :

« Il y a parmy eux de certains nègres et mulastres qui se disent Portugais, parcequ’ils sont issus de quelques Portugais qui y ont habité autrefois ; ces gens la, outre la langue du pays, parlent encore un certain jargon qui n’a que très peu de ressemblance a la langue portugaise, et qu’on nomme langue créole, comme dans la mer Méditerranée la langue franque; ils ont toujour un grand chapelet pendu au col et se nomment du nom d’un saint, quoyqu’ils ne soient la plus part ny baptizez ny n’ayent aucune teinture de la religion chrestienne. »

(Premier voyage du sieur de La Courbe fait à la coste d’Afrique en 1685, édité par Prosper Cultru, Paris, H. Champion, 1913.)

Le processus de naissance de la langue créole demeure toutefois tendu entre plusieurs hypothèses, faisant intervenir les différents substrats de langues locales ou africaines (celles des esclaves capturés sur le content d’Afrique et transportés aux Antilles), et les langues européennes (portugais, français, anglais, néerlandais, flamand) qui s’y sont peu à peu mêlées. Le phénomène le plus important de cette émergence créole est alors la constitution non seulement d’une langue, mais d’une culture propre, indépendante, qui prend pour substrat le lieu de sa constitution.


Raphaël Deuff


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