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Actualité | 21 janvier 2021 | par Homère


« Nuits de la Lecture 2021 »

Un rivage qu’on ne reconnaît pas : le retour d’Ulysse

L’Odyssée, chant XIII. Traduction d’Édouard Sommer

Ulysse, naufragé au retour de la Guerre de Troie, est accueilli par Alcinoos, roi des Phéaciens, à la cour de qui il fait le récit de son périple. Enfin, après vingt ans d’errance, le héros fait voile vers Ithaque, accompagné par un équipage de Phéacien et chargé de trésors offerts par Alcinoos. Le passage qui suit met en scène un retour longtemps ajourné, sur une terre que le héros ne reconnaît tout d’abord pas : épuisé, déposé par les Phéaciens sur le sol de sa patrie, dans un grotte, Ulysse s’éveille une dernière fois comme un naufragé, sur une rive qu’il croît ne pas connaître.

(Image : Un rivage qu’on ne reconnaît pas : le retour d’Ulysse)

Dans le pays d’Ithaque est le port de Phorcys, vieillard marin1 ; deux rochers escarpés s’avancent des deux côtés du port : au dehors ils protègent le vaste flot contre les vents impétueux ; au dedans, les solides navires restent sans câble, une fois qu’il ont pénétré dans l’enceinte. À l’extrémité du port est un olivier aux longues feuilles et tout auprès une grotte délicieuse et sombre consacrée aux nymphes que l’on appelle naïades. À l’intérieur se trouvent des urnes et des amphores de pierre ; les abeilles y déposent leur miel. Là sont encore de grands métiers en pierre où les nymphes tissent des voiles de pourpre, ouvrages merveilleux ; une eau vive y coule sans cesse. Cette grotte a deux portes : l’une, tournée vers Borée, est accessible aux mortels ; l’autre, plus divine, regarde le Notus2 ; les hommes ne la franchissent point, c’est le passage des immortels.

Les Phéaciens3 entrèrent dans ce port, qu’ils connaissaient déjà ; le vaisseau s’élança sur la terre jusqu’à la moitié de sa carène, tant il était vivement poussé par la main de tels rameurs. Quand ils furent descendus du profond navire sur le rivage, ils enlevèrent Ulysse du tillac avec le tapis et la couverture de lin, et le déposèrent sur le sable, enseveli dans le sommeil ; puis ils débarquèrent les richesses que lui avaient données au moment du départ les nobles Phéaciens, inspirés par la magnanime Minerve. Ils les placèrent toutes ensemble au pied de l’olivier, en dehors de la route, afin que quelque voyageur, venant à passer, ne les dérobât point avant le réveil d’Ulysse. Alors ils reprirent le chemin de leur patrie.

(…)

Cependant le divin Ulysse s’éveilla de son sommeil sur la terre de sa patrie, et ne la reconnut point après une si longue absence ; car la déesse Minerve, fille de Jupiter, avait répandu sur elle un nuage, afin qu’il ne reconnût point son Ithaque ; elle désirait elle-même l’instruire de tout, et ne voulait pas que son épouse, ses concitoyens et ses amis le reconnussent avant qu’il eût puni toutes les insolences des prétendants. Ainsi tout apparaissait au prince sous une autre forme, et les longues routes et les ports protecteurs et les hauts rochers et les arbres verdoyants. Il se leva donc et contempla la terre de sa patrie ; puis il gémit, frappa ses cuisses des paumes de ses mains, et dit en soupirant : « Hélas ! chez quels peuples suis-je encore arrivé ? Sont-ils farouches, violents, injustes ? ou bien sont-ils hospitaliers, et leur cœur craint-il les dieux ? Où porté-je ces grandes richesses ? où erré-je moi-même ? Ah ! ces trésors auraient dû rester chez les Phéaciens ; et moi, je serais allé trouver un autre de ces rois magnanimes, qui m’aurait accueilli avec amitié et m’aurait reconduit dans mes foyers. Maintenant, je ne sais où déposer ces richesses, et je ne puis les laisser ici, de crainte qu’elles ne deviennent la proie d’autres mortels. Grands dieux, ils n’étaient donc pas tout à fait sages et justes, ces conducteurs et ces chefs des Phéaciens qui m’ont emmené dans une terre étrangère ! Ils disaient pourtant qu’ils me conduiraient dans la haute Ithaque, mais ils ne l’ont pas fait. Puisse Jupiter les punir, Jupiter, le dieu des suppliants, qui surveille tous les hommes et châtie les coupables. Mais allons, je veux compter et examiner ces présents, afin de voir si en partant ils n’ont rien emporté sur leur profond navire. » En achevant ces mots, il compte les trépieds magnifiques, les bassins, l’or et les riches vêtements. Rien ne manquait, mais il ne gémissait pas moins sur sa patrie, et, errant le long du rivage de la mer retentissante, il se répandait en plaintes. Minerve s’approcha de lui : elle avait pris la figure d’un jeune et beau pasteur de brebis, comme sont les fils des rois, et portait sur ses épaules un manteau double tissu avec art ; sous ses pieds blancs étaient des brodequins et dans ses mains une houlette. Ulysse se réjouit en l’apercevant, vint à sa rencontre et lui adressa ces paroles ailées : « Ami, puisque c’est toi que je rencontre le premier sur cette terre, réjouis-toi et puisses-tu ne pas m’aborder avec une intention méchante ! mais sauve ces richesses, sauve-moi ; je te supplie comme un dieu et j’embrasse tes genoux. Dis-moi encore sincèrement, afin que je le sache, quelle est cette terre, quel est ce peuple, quels hommes habitent ici. Est-ce une île qu’on aperçoit au loin, ou bien le bord d’un continent fertile qui s’incline vers la mer ? » Minerve aux yeux bleus lui répondit : « Tu es insensé, étranger, ou tu viens de bien loin, toi qui demandes quelle est cette terre. Elle n’est pas tellement obscure ; des peuples nombreux la connaissent, et ceux qui habitent du côté de l’Aurore et du Soleil, et ceux qui regardent le couchant ténébreux. Elle est âpre et peu favorable aux coursiers ; cependant elle n’est point misérable, quoi- que peu étendue. Le blé et le vin y viennent en abondance ; sans cesse elle reçoit la pluie et la féconde rosée ; elle est bonne nourricière de chèvres et de bœufs ; on y trouve toute sorte de bois, et elle est arrosée de sources qui ne tarissent point. Aussi, étranger, le nom d’Ithaque est allé même jusqu’à cette Troie qu’on dit si éloignée de la terre de Grèce. »

Elle dit ; le patient et divin Ulysse se réjouit, heureux de revoir la terre de sa patrie, comme venait de le lui dire Pallas Athéna, fille de Jupiter qui porte l’égide ; à son tour il lui adressa des paroles ailées ; mais il ne dit point la vérité et inventa une fable ; car dans sa poitrine s’agitait toujours un esprit fertile en ruses :

« J’ai entendu parler d’Ithaque dans la vaste Crète, bien loin au delà de la mer ; j’y arrive moi-même aujourd’hui avec les trésors que tu vois ; j’en ai laissé tout autant à mes enfants, et je fuis parce que j’ai tué le fils bien-aimé d’Idoménée, Orsiloque aux pieds légers4, qui dans la vaste Crète l’emportait sur tous les autres hommes par la rapidité de sa course. Il voulait me ravir tout mon butin de Troie, pour lequel j’avais enduré bien des maux dans mon cœur en traversant les combats des guerriers et les flots courroucés. Je n’avais pas voulu, dans les plaines d’Ilion, servir sous les ordres de son père, mais je commandais à d’autres soldats. Comme il revenait des champs avec un compagnon, je me mis en embuscade près de la route et le frappai de ma lance d’airain ; une nuit sombre enveloppait le ciel et aucun des hommes ne nous vit ; je ne fus point aperçu en lui ravissant le jour. Dès que je l’eus immolé avec l’airain acéré, je me rendis sur un vaisseau, je suppliai les nobles Phéniciens et leur donnai une douce part de mon butin ; je leur commandai de me conduire et de me déposer soit à Pylos5 soit dans la divine Élide, où règnent les Épéens6. Un vent impétueux les en écarta bien malgré eux ; car ils ne voulaient point me tromper. Égarés de notre route, nous arrivâmes ici la nuit ; nous gagnâmes le port à grand’peine, et nous ne songions point au repas du soir, quoique nous eussions grand besoin de nourriture ; mais nous sortîmes du vaisseau et nous nous couchâmes tous ici. Un doux sommeil descendit sur mes membres fatigués ; pour eux, ils prirent mes trésors sur le profond navire et les déposèrent à l’endroit où moi-même j’étais étendu sur le sable. Ils se sont rembarqués et sont partis pour la populeuse Sidon7 ; moi, ils m’ont laissé ici, le cœur accablé de tristesse. »

Il dit, et Minerve, la déesse aux yeux bleus, sourit et le caressa de la main ; elle avait repris les traits d’une femme grande, belle, savante dans les ouvrages délicats, et elle lui fit entendre ces paroles ailées :

« Il serait bien fin et bien adroit, celui qui te surpasserait en ruses de toute sorte, fût-ce un dieu qui luttât avec toi. Homme opiniâtre, fécond en inventions, insatiable de stratagèmes, tu ne devais donc pas, dans ta patrie même, renoncer à ces tromperies, à ces discours astucieux qui t’ont toujours été chers ? Mais allons, ne tenons plus de tels propos, puisque l’un et l’autre nous sommes habiles aux ruses : si tu es supérieur à tous les hommes par le conseil et la parole, je suis renommée entre tous les dieux pour ma sagesse et mes inventions ; toi-même tu n’as pas reconnu la fille de Jupiter, Pallas Athéna, qui t’assiste et te protège dans tous tes travaux, et qui t’a rendu cher à tous les Phéaciens. Je suis venue ici afin de me concerter avec toi, de cacher les trésors que les nobles Phéaciens, au moment de ton départ, t’ont donnés par mon inspiration, par ma volonté, et de te dire combien de maux le destin te réserve dans ton solide palais ; supporte-les, puisque tu ne peux t’y soustraire, et ne dis à nul homme, à nulle femme, que tu es arrivé ici après tant de courses ; mais souffre en silence de nombreuses douleurs, résigne-toi aux outrages des hommes. »


Homère

Notes

Première publication : Les auteurs grecs. Homère, Paris, Hachette, 1888. Pour en savoir plus sur le traducteur : Notice sur Édouard Sommer (1822–1866)


1. Dieu maritime monstrueux, fils de Pontos (la Mer) et de Gaïa. Sur la description qui suit du rivage d’Ithaque, voir Aristote, Poétique, 1460a.

2. Notus et Borée : respectivement les dieux des vents du Sud et du Nord.

3. Peuple marin mythique, de la race des Géants. Alkinoos, leur roi, serait le petit-fils de Poséidon et de Péribée.

4. Orsiloque de Crète, fils légendaire du roi Idoménée, descendant de Minos.

5. Ville maritime du sud de la Grèce, et non loin d’Ithaque.

6. Élis était la capitale de l’Élide, près du cap Araxos, faisant face à Ithaque. Les Épéens sont le peuple d’Épéios, fils d'Endymion.

7. Capitale de la Phénicie, réputée prospère et « poissonneuse », qualité d’où elle tirerait son nom.


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