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Actualité | 22 janvier 2021 | par Marivaux


« Nuits de la Lecture 2021 »

Amour et pouvoir des femmes : l’émancipation féminine par Marivaux

La Colonie (1750). Scènes IV et V

Dernière des pièces utopiques de Marivaux, La Colonie eut un destin particulier : créée à l’hôtel de Bourgogne par les Comédiens italiens (la pièce s’appelle alors La Nouvelle colonie, et compte trois actes précédés d’un divertissement), elle eut si peu de succès que Marivaux y renonça vingt ans durant. En cause : une thématique scandaleuse pour l’époque.
Naufragés sur une île sauvage, un peuple entreprend de s’établir de nouvelles lois. Les femmes décident alors de briser leur servage : elles aussi feront les lois, et leur parole doit avoir autant de poids que celle des hommes !
S’ensuit une réflexion sur l’amour, le couple, le pouvoir, où la tendresse et l’humour de Marivaux se mêlent au thème de l’émancipation féminine. L’extrait qui suit est tiré du début de la pièce, où les femmes s’apprêtent à délibérer sur leur condition, et déclarent la guerre aux hommes.

(Image : Amour et pouvoir des femmes : l’émancipation féminine par Marivaux)

Scène IV

Madame Sorbin, Arthénice, Lina, Persinet.


persinet. — Je viens à vous, vénérable et future belle-mère ; vous m’avez promis la charmante Lina ; et je suis bien impatient d’être son époux ; je l’aime tant, que je ne saurais plus supporter l’amour sans le mariage.

arthénice, à Madame Sorbin. — Écartez ce jeune homme, Madame Sorbin ; les circonstances présentes nous obligent de rompre avec toute son espèce.

madame sorbin. — Vous avez raison, c’est une fréquentation qui ne convient plus.

persinet. — J’attends réponse.

madame sorbin. — Que faites-vous là, Persinet ?

persinet. — Hélas ! je vous intercède, et j’accompagne ma nonpareille Lina.

madame sorbin. — Retournez-vous-en.

lina. — Qu’il s’en retourne ! eh ! d’où vient, ma mère ?

madame sorbin. — Je veux qu’il s’en aille, il le faut, le cas le requiert, il s’agit d’affaire d’État.

lina. — Il n’a qu’à nous suivre de loin.

persinet. — Oui, je serai content de me tenir humblement derrière.

madame sorbin. — Non, point de façon de se tenir, je n’en accorde point ; écartez-vous, ne nous approchez pas jusqu’à la paix.

lina. — Adieu, Persinet, jusqu’au revoir ; n’obstinons point ma mère.

persinet. — Mais qui est-ce qui a rompu la paix ? Maudite guerre, en attendant que tu finisses, je vais m’affliger tout à mon aise, en mon petit particulier.

Scène V

Arthénice, Madame Sorbin, Lina.


lina. — Pourquoi donc le maltraitez-vous, ma mère ? Est-ce que vous ne voulez plus qu’il m’aime, ou qu’il m’épouse ?

madame sorbin. — Non, ma fille, nous sommes dans une occurrence où l’amour n’est plus qu’un sot1.

lina. — Hélas ! quel dommage !

arthénice. — Et le mariage, tel qu’il a été jusqu’ici, n’est plus aussi qu’une pure servitude que nous abolissons, ma belle enfant ; car il faut bien la mettre un peu au fait pour la consoler.

lina. — Abolir le mariage ! Et que mettra-t-on à la place ?

madame sorbin. — Rien.

lina. — Cela est bien court.

arthénice. — Vous savez, Lina, que les femmes jusqu’ici ont toujours été soumises à leurs maris.

lina. — Oui, Madame, c’est une coutume qui n’empêche pas l’amour.

madame sorbin. — Je te défends l’amour.

lina. — Quand il y est, comment l’ôter ? Je ne l’ai pas pris ; c’est lui qui m’a prise, et puis je ne refuse pas la soumission.

madame sorbin. — Comment soumise, petite âme de servante, jour de Dieu ! soumise, cela peut-il sortir de la bouche d’une femme ? Que je ne vous entende plus proférer cette horreur-là, apprenez que nous nous révoltons.

arthénice. — Ne vous emportez point, elle n’a pas été de nos délibérations, à cause de son âge, mais je vous réponds d’elle, dès qu’elle sera instruite. Je vous assure qu’elle sera charmée d’avoir autant d’autorité que son mari dans son petit ménage, et quand il dira : je veux, de pouvoir répliquer : moi, je ne veux pas.

lina, pleurant. — Je n’en aurai pas la peine ; Persinet et moi, nous voudrons toujours la même chose ; nous en sommes convenus entre nous.

madame sorbin. — Prends-y garde avec ton Persinet ; si tu n’as pas des sentiments plus relevés, je te retranche du noble corps des femmes ; reste avec ma camarade et moi pour apprendre à considérer ton importance ; et surtout qu’on supprime ces larmes qui font confusion à ta mère, et qui rabaissent notre mérite.

arthénice. — Je vois quelques-unes de nos amies qui viennent et qui paraissent avoir à nous parler, sachons ce qu’elles nous veulent.


Marivaux

Notes

1. I.e. « N’est plus qu’une sottise ».


En savoir plus : À propos de Marivaux.


Chez Sambuc éditeur : Marivaux, La Colonie (Coll. « Édisolum »).



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