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Littérature | Le 23 janvier 2022, par Delphine Durand.
Lecture : huit minutes.


« Nuits de la lecture 2022 »

La Théologie

Par Delphine Durand

(Image : La Théologie)

« Tenebras Deus est. Tenebra in anima post omnem lucem relicta »

(Dieu est une ténèbre. Il est la brusque ténèbre qui envahit l’âme après toute lumière.)


Je n’ai plus que des pensées qui tremblent et qui retentissent par-dessus tous les accidents du temps et de l’espace et correspondent ensemble à un ordre de réalités substantielles absolument supérieures. Je dois aller vers ce que j’ignore. Tout est désir, tout est feu, tout est soif. Je ne fus longtemps qu’une impotente du cœur et de l’esprit avant de m’allumer comme une torche devant un Horeb nouveau. Je croyais à ce monde conçu avant les abîmes et l’éruption des fontaines, à la gémissante colombe cachée dans la pierre et qui dévoile Sa Face dans les profondeurs divines. Une enfant grandie à l’ombre des autels et du culte de la mort. Je suis maintenant assise sans autre splendeur que l’éclat miraculeux de mes larmes, attachée à d’ineffables tortures. La pénitence fut de ma société et l’opprobre parfaite et absolue, la douleur continuelle telle que l’enseigne la bienheureuse Angèle de Foligno. Cette loi de la souffrance dominait ma vie. Ma misère était inénarrable. Je croyais mais non substantiellement. Et la chair était pour moi une unité effroyablement tragique, le plomb fondu qui coule dans la bouche d’un blasphémateur. Le signe prophétique du martyre. Les traités d’Anselme de Cantorbéry Carmen de contemptu mundi accompagnaient mon horreur de la chair. Et Odon de Cluny et De interiori Domo de saint Bernard achevèrent mon éducation :

« Considera quomodo morieris… inter longa suspiria et difficiles singultus inter diversos dolores et timores Tunc veniet corpus in pallorem et horrorem, in saniem et fetorem ; erit vermis et cibus vermium. »

(Considère que tu mourras, parmi les longs soupirs et les rudes hoquets, parmi toutes les douleurs et toutes les terreurs... Ton corps s’en ira en pâleur et en horreur, en sanie et en fétidité, ver et nourriture des vers.)


Visions impures qui obsédèrent Jean Gerson dans son De Dinstinctione Verarum Visionum a Falsis de 1401 et qui me submergeaient comme un océan débordé. Je devais connaître les yeux en larmes, toutes les angoisses de la terre, toutes les faims de l’esprit, toutes les soifs de l’âme.

« Yahvé m’a créée, prémices de son œuvre,
Avant ses œuvres les plus anciennes,
Dès l’éternité je fus établie,
Dès le principe, avant l’origine de la terre
Quand les abîmes n’étaient pas, je fus engendrée. »

(Proverbes, 8, 22-24.)


Cependant j’avais soif, une soif consignée dans le testament de ma mort. C’est ainsi que fut engendrée la caresse.

Je ne savais pas, je ne savais pas les cris divins sous son corps,

Je ne savais pas, je ne savais pas le cœur de l’aurore, et mon cœur aux talons du pressoir,

Je ne savais pas, je ne savais pas les cadavres dans l’herbe tendre,

Je ne savais pas, je ne savais pas les mains du semeur de larmes,

Je ne savais pas, je ne savais pas les évangiles qui tuent,


Il vint à moi des confins de la vie, des fonds troubles de la prédestination.


Il en advient à notre amour

Comme à la branche d’aubépine

Qui tremblait au sein du buisson

Ta nudité ma nescience ma clarté

Ce ne fut pas le lit de la Croix

Le coup de l’ange dans le cœur


« Le creux des cuisses signifie l’amour. Son visage a perdu la vie ! elle est morte, elle est morte, aimer c’est mourir. »

(Pierre Jean Jouve, Paulina 1880.)


Ses yeux exprimaient les joies les plus belles et les plus désirantes au risque de la perte et de la mort avec quelque chose d’ombreux et d’invisible ; ses yeux absolument suspendus dans le grand songe nilotique-Artémidorios, Eirènè, Démétris, Alinè, Zénobia-le kouros funéraire et les ombres en allées. Ainsi libérées du sarcophage et des bandelettes, ces îles noires sur le lin du linceul resplendissaient la poésie est la seule vérité ; de ma chair en folie montât le cantique furieux. J’étais celle qui erre dans les vignes, tremblante Sulamite, animal humain dans la royauté triomphante de la chair.

Voici pourquoi il est dit qu’Osiris disparut au mois d’Athyr1.


je vois le dieu je vois le dieu je vois le dieu je vois le dieu


C’était la grande ténèbre mystique de Gustave Moreau, l’éternelle Sémélé, corps divin blêmissant aux affres délicieuses de se mourir dans les magies de la bête. Gémissant et se noyant au lac Stymphalite dans un délire au baratre des chairs. Splendeur nue d’une mythologie ou d’une assomption.


Je t’ai attendu jusqu’à l’agonie

Cette plaie du feu dont je suis consumée

Ma terre à jamais perdue


J’ai connu par la beauté savante de son corps toute la poésie plus sublime que la simple fatalité sexuelle. L’insufflation merveilleuse de ses reins secoués d’une large palpitation, soulevés par un flot lourd. Son corps tressaillait, gonflé de douleur et de désir, dans la crise sacrée des rapts rugissants et le brasier dardé d’une chair divine. La lumière, l’eau, les rêves, la mort m’apparurent dans sa chair. Sa beauté lui sortait du corps comme celle des tigres. Je battais les draps avec les mains et je perdis le sens m’abandonnant aux ombres


Louange à toi qui as réchauffé mon âme, lorsque je pleurais en proie à la solitude et à la nostalgie du néant, ma théologie, louange au bonheur d’avoir vécu une vie trop sombre, de n’avoir jamais été rassasiée



Le matin devant lui je me mis à pleurer. J’avais perdu mon âme. Plus irrémédiable en fut la perte, plus la nostalgie de sa chair se fit lourde.


Approche, je m’en vais Te rouvrir Tes plaies de sorte qu’elles ne guérissent plus la beauté de tes reins


Je levais mon visage vers lui. J’étais au centre de l’aurore.


Delphine Durand


Notes

1. Plutarque, Isis et Osiris.


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