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Sciences humaines | Le 1er mars 2022, par André Roussainville.
Lecture : neuf minutes.


« Humanités numériques »

Manuscrits médiévaux perdus et sciences de l’écologie

Un dialogue entre sciences naturelles et patrimoine littéraire

Une étude sur la littérature médiévale, publiée en février 2022 dans la revue Science, a utilisé une méthode issue des sciences du vivant afin d’estimer le nombre de manuscrits et d’œuvres qui sont aujourd’hui perdues, par comparaison à l’ensemble des ouvrages conservés et dont nous avons connaissance.
En établissant un rapprochement audacieux entre les œuvres littéraires et les espèces vivantes, l’étude parvient à estimer précisément l’état de la conservation des œuvres dans les principales littératures vernaculaires de l’Europe du Moyen-Âge, à travers des notions issues de l’écologie et de la biologie : migration, survie et extinction des espèces, ou encore isolement insulaire et diversité endémique…

(Image : Manuscrits médiévaux perdus et sciences de l’écologie)

Le « biais de survivance » est le biais par lequel les chercheurs sous-estiment la diversité culturelle d’une société passée, en se concentrant sur les éléments patrimoniaux et culturels conservés et parvenus jusqu’à nous – au détriment de tous les documents, œuvres, dialectes, etc., qui se sont perdus ou ont été détruits.

Il est donc important de pouvoir estimer le taux de perte des artefacts culturels, lié à toutes les destructions, accidentelles ou volontaires, au fil des siècles.

Dans le cas de la littérature médiévale, qui regroupe des romans de chevalerie et des gestes héroïques, des travaux avaient déjà visé à estimer la gravité de la perte des manuscrits, par rapport à ceux qui nous sont conservés. Une nouvelle étude publiée en février 2022 dans la revue Science, menée par Mike Kestemont, Folgert Karsdorp et al., a mis en place un procédé ingénieux pour préciser et étendre ces estimations, en s’inspirant de méthodes issues des sciences du vivant, et en particulier de l’écologie.

« Forgotten books: The application of unseen species models to the survival of culture » (Science, 17 février 2022) développe ainsi un rapprochement peu commun et audacieux entre les sciences biologiques et l’étude des humanités.

Le modèle des espèces invisibles

En écologie, les chercheurs procèdent régulièrement à l’étude d’une faune ou d’une flore sur un territoire déterminé, en observant et en cataloguant les espèces découvertes. C’est ce qu’on nomme l’inventaire écologique ou naturaliste. Lors de ces campagnes d’inventaire du vivant, un certain nombre d’espèces vivant sur le territoire échappent à la détection des chercheurs : ce sont les « espèces invisibles » (unseen species), qui correspondent à ce que l’inventaire ignore de l’environnement étudié. À l’issue d’un inventaire, il est important d’estimer le nombre de ces espèces qui existent dans la région, mais n’ont pas été observées : on utilise pour cela un modèle statistique qui porte sur la notion d’abondance.

Lors d’inventaires successifs sur un même territoire, en effet, le nombre d’espèces nouvelles observées devrait diminuer à mesure que davantage d’espèces du milieu étudié sont inventoriées. Si ce n’est pas le cas, les chercheurs font alors l’hypothèse qu’il reste un nombre relativement grand d’espèces nouvelles à découvrir sur le territoire. En étudiant le rapport entre le nombre d’espèces découvertes et jusque là inconnues, d’une part, et le nombre total d’espèces observées au cours d’une même campagne d’autre part, on peut alors estimer le nombre d’espèces qu’il reste à découvrir dans la région étudiée.

L’hypothèse soutenue dans l’étude de Kestemont et al. est que ce modèle peut être appliqué à l’étude du patrimoine littéraire, en l’occurrence les œuvres de la littérature médiévale. Les chercheurs étudient ce qu’ils nomment le « taux de survie des artefacts culturels » dans l’histoire. Combien de manuscrits médiévaux ont été perdus au cours des siècles ? Et surtout, peut-on estimer le nombre d’œuvres originales qui nous sont aujourd’hui inconnues ?

Pour répondre à ces questions, leur étude établit une sorte de comparaison entre les manuscrits des œuvres médiévales et des « populations » d’individus et d’espèces.

Une « écologie du patrimoine »

Durant la période médiévale – c’est-à-dire avant l’invention de l’imprimerie – les textes littéraires circulaient en Europe par des copies manuscrites. Celles-ci étaient plus ou moins rares selon le succès de l’œuvre, et pouvaient compter parfois cinq ou six exemplaires pour des œuvres particulièrement appréciées. Les chercheurs ont donc distingué les œuvres, des exemplaires matériels qui portent celles-ci (des volumes sur parchemin ou sur papier, ou encore des fragments de codex), qui peuvent être plus ou moins rares : les différents exemplaires d’une œuvre peuvent être détruits, mais une œuvre est perdue lorsqu’aucun témoin matériel de celle-ci ne survit plus.

Cette distinction entre les œuvres et les documents matériels qui les portent est comparable, dans les sciences naturelles, à la distinction entre les espèces et les individus qui en ressortent. De même que les modèles écologiques construits sur les données d’abondance permettent d’estimer le nombre d’espèces nouvelles susceptibles d’être découvertes en inventoriant un certain nombre d’individus, le modèle utilisé par l’étude estime le nombre d’œuvres nouvelles découvertes parmi un certain nombre de manuscrits retrouvés.

Les chercheurs estiment que quelque 1170 œuvres originales auraient existé, dont nous conservons aujourd’hui un peu plus de 63 % de l’ensemble (799 œuvres originales connues). La disparité entre le nombre de manuscrits produits à la période médiévale et ceux qui nous sont parvenus est bien plus forte : les 3648 documents manuscrits connus correspondent, selon les chercheurs, à un échantillon de 40 614 volumes produits durant cette période ; nous aurions donc perdu près de 91% des copies manuscrites d’œuvres littéraires du Moyen-Âge.

Le modèle établi par les chercheurs permet aussi d’étudier la diversité littéraire au sein d’un groupe d’œuvres en particulier, et notamment d’une langue vernaculaire à une autre. L’étude précise ainsi les travaux antérieurs, dont les estimations étaient proches, en mettant au jour des variations dans la survie des œuvres selon la langue. En étudiant les littératures en langue française, anglaise, néerlandaise, allemande, irlandaise et islandaise, les chercheurs montrent notamment que les langues de territoires insulaires (l’irlandais et l’islandais) ont mieux conservé la diversité des œuvres que les autres littératures, en particulier celles qui ont connu une influence plus forte sur le continent, et qui se sont davantage propagées (le français et l’anglais).

Afin de favoriser la réplication de l’étude, les chercheurs ont publié en accès libre, sur la plateforme Github, l’intégralité des données utilisées, ainsi que le code source écrit en langage Python.

Dialogue entre les sciences de la vie et les humanités

L’étude établit ainsi un rapprochement assez poussé entre le patrimoine culturel et le patrimoine biologique, en envisageant des phénomènes de migration (propagation d’une œuvre au-delà de son territoire), le caractère endémique et l’isolement (littératures « insulaires »), et la « survie » ou « l’extinction » des œuvres.

Si un rapprochement aussi poussé entre le domaine de la biologie et celui du patrimoine pourrait paraître audacieux, ce dialogue interdisciplinaire aura à tout le moins montré sa pertinence dans le cas du modèle utilisé dans l’étude de Kestemont et al., en permettant une connaissance plus précise des littératures médiévales et de leur diversité.


André Roussainville


En savoir plus

Lien vers l’article de la revue Science (17 février 2022) : doi.org/10.1126/science.abl7655

Compte-rendu sur France Culture, et interview de Benoît Fontaine (Muséum national d’Histoire naturelle) : franceculture.fr/.../le-journal-des-sciences-du-lundi-21-fevrier-2022


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