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Littérature | Le 06 mars 2021, par Sambuc éditeur.
Lecture : dix minutes.


« Des auteurs et des œuvres »

Jean de La Fontaine

1621–1695

L’un des auteurs français les plus célébrés, La Fontaine est peut-être aussi, paradoxalement, celui dont la totalité de l’œuvre est la moins connue. Ses Fables résonnent dans les toutes les écoles, et leurs vers nous accompagnent encore des années plus tard, comme des dictons universels. Pourtant, la diversité de son œuvre poétique, qui mêle le théâtre, les contes licencieux, les récits de badinage amoureux, les pièces à dimension historique (le Poème du Quiquina) et même les écrits protéiformes, comme le Songe de Vaux, est très souvent méconnue. Cette richesse est aussi celle de la personnalité du poète : gentiment moqué comme « un grand rêveur » par Tallemand, La Fontaine se révèle un écrivain à l’éthique « louvoyante et lucide », qui sait dresser, sous l’apparente naïveté des personnages animaux de ses Fables, le portrait d’une comédie humaine aux accents sombres et violents.

Vie de Jean de La Fontaine

Son père, Charles de La Fontaine, est maître des Eaux et forêts du duché de Château Thierry, en Champagne (aujourd’hui dans l’Aisne) ; sa mère, Françoise Pidoux, est la fille du médecin du roi Jean Pidoux. À la naissance du poète, baptisé le 8 juillet 1621 à Château-Thierry, la famille est confortablement installée et bénéficie de l’héritage de la mère, veuve d’un marchand fortuné. Aîné de la famille, Jean fait ses études au lycée de Reims, et à la fin de sa scolarité, il entre à l’Oratoire en mai 1641, puis au séminaire de Saint-Magloire en octobre de la même année ; très vite, toutefois, il doute de sa vocation comme séminariste. La période qui suit, une quinzaine d’années, est mal connue. La Fontaine étudie probablement le droit, et aurait peut-être été admis comme avocat, sans que cela soit tout à fait établi.

En 1647, son père démissionne de son poste de garde en sa faveur, et arrange pour lui un mariage avec Marie Héricart, une jeune fille qui lui apporta vingt mille livres de dot. Elle semble avoir été à la fois belle et intelligente, mais le couple ne fut pas prospère. La Fontaine, constamment en voyage loin de son foyer, n’était certainement pas strict en matière de fidélité conjugale, et fut par ailleurs un si mauvais homme d’affaires qu’une séparation des biens dut être prononcée en 1658. Peu à peu, le couple cessa de vivre ensemble, et pendant la plus grande part des quarante dernières années de sa vie, La Fontaine vécut à Paris tandis que son épouse habitait Château-Thierry, qu’il visitait toutefois fréquemment. Un fils leur naquit en 1653 ; il semble qu’il connut rarement son père.

Même dans les premières années de son mariage, La Fontaine paraît avoir été très présent à Paris, mais ce n’est que vers 1656 qu’il vint fréquemment à la capitale. Il commença à écrire dans la décennie de sa trentième année. La lecture de Malherbe l’aurait d’abord influencé ; ses première pièces sont des épigrammes et des ballades à la mode. Son premier travail sérieux fut une adaptation de l’Eunuque (1654) de Terence, qu’il admirait. À cette époque, le mécène des lettres françaises était le surintendant Fouquet, à qui La Fontaine fut présenté par Jacques Jannart, parent de sa femme. Fouquet était réputé pour sa générosité, et La Fontaine reçut bientôt une pension d’un millier de livres, en échange de quelques vers composés tous les trois mois pour les réceptions. Il écrira pour Fouquet son Adonis (1658), ainsi que le curieux récit du Songe de Vaux (1659–1661), mélange de prose et de vers en éloge à la célèbre maison de campagne de Fouquet à Vaux-le-Vicomte. La même année, il écrivit une ballade, Les Rieurs du Beau-Richard, qui fut suivie de nombreux petits poèmes occasionnels adressés à divers protecteurs. Lorsque Fouquet dut subir la défaveur royale, La Fontaine effectue son seul voyage (dont on conserve une relation écrite à sa femme), en 1663, pour accompagner l’oncle de sa femme et l’ancien homme de confiance de Fouquet, Jannart, jusqu’à Limoges dans le Limousin.

Il trouvera un nouveau protecteur dans la personne du duc, et plus encore de la duchesse, de Bouillon, ses supérieurs féodaux à Château-Thierry. Certains des vers les plus vivants de La Fontaine sont adressés à la duchesse, Anne Mancini, la plus jeune des nièces de Mazarin, et il est même probable que le goût du duc et de la duchesse pour l’Arioste ait eu quelque chose à voir avec l’écriture de sa première œuvre importante, le premier livre des Contes, qui parut en 1664. Il avait alors quarante-trois ans, et ses précédentes productions imprimées avaient été relativement insignifiantes, bien qu’une grande partie de son travail ait été transmise en manuscrit bien avant sa publication régulière. C’est à peu près à cette époque que se forme la quartette de la rue du Vieux Colombier, si célèbre dans l’histoire littéraire française. Elle était composée de La Fontaine, Racine, Boileau et Molière, le dernier ayant presque le même âge que La Fontaine, les deux autres étant beaucoup plus jeunes.

En 1682, il est reconnu, à plus de soixante ans, comme l’un des premiers hommes de lettres de France. Madame de Sévigné, l’une des plus solides critiques littéraires de l’époque, qui n’avait nullement l’intention de faire l’éloge de simples nouveautés, avait parlé de son second recueil de Fables publié à l’hiver 1678 comme étant divin ; et il est à peu près certain que c’était l’opinion générale. Il se présente à l’Académie, où il est proposé pour la première fois en 1682, mais est refusé pour Dangeau.

Les Fables

Les Fables représentent incontestablement l’apogée de la réalisation de La Fontaine. Les six premiers livres (formant le premier recueil des Fables), ont été publiés en 1668 et ont été suivis de cinq autres livres (formant le deuxième recueil) en 1678 et 1679, puis d’un douzième et dernier livre en 1694. Les Fables de la deuxième collection font preuve d’une technique et d’un style davantage maîtrisés, sont plus longues, plus réfléchies et plus personnelles. Avec le douzième livre, venu plus tard, on a coutume de déceler un certain tarissement de la verve du poète.

La Fontaine n’a pas inventé le matériau narratif de ses Fables ; il l’a principalement tiré de la tradition ésopique et, dans le cas de la deuxième collection, de l’Asie de l’Est. Il a enrichi de façon incommensurable les histoires simples que les premiers fabulistes se contentaient en général de raconter de façon sommaire, les subordonnant à leur intention étroitement didactique. Il a créé de délicieuses comédies et drames miniatures, excellant dans la caractérisation rapide de ses acteurs, parfois par des esquisses adroites de leur apparence ou des indications de leurs gestes et toujours par le discours expressif qu’il leur inventait. Dans des décors habituellement rustiques, il évoque le charme éternel de la campagne. À travers quelque deux cents quarante poèmes, la portée et la diversité des sujets et des traitements sont étonnantes. Souvent, il se fait le miroir de la hiérarchie sociale de son époque. Par intermittence, il semble inspiré par la satire, mais, bien qu’il ait des idées bien arrêtées, il n’a pas eu assez de l’indignation du vrai satiriste pour les faire passer à la trappe. Les Fables reflètent parfois des questions politiques et des préoccupations intellectuelles contemporaines. Certaines d’entre elles, qui n’ont de fables que le nom, sont en réalité des élégies, des idylles, des épîtres ou des méditations poétiques. Mais son thème principal et le plus complet reste celui de la fable traditionnelle : l’expérience morale fondamentale et quotidienne de l’humanité à travers les âges, exposée dans une profusion de personnages, d’émotions, d’attitudes et de situations typiques.

De simples campagnards et des héros de la mythologie et de la légende grecques, ainsi que des animaux familiers de la fable, jouent les rôles de cette comédie, et la résonance poétique des Fables doit beaucoup à ces acteurs qui, n’appartenant à aucun siècle et à tous les siècles, parlent avec des voix intemporelles.

Un des caractères particulièrement curieux des Fables, est le fait que la profondeur soit exprimée avec légèreté. Les personnages animaliers de La Fontaine illustrent cet aspect : représentations fidèles des types humains, ils laissent à entendre l’appartenance de l’homme au règne animal. Mais ce sont aussi des créatures de fantaisie, qui ne ressemblent que de loin aux animaux que le naturaliste observe, et amusent parce que le poète exploite habilement les incongruités entre choses humaines et les choses animales (parole, vêtement…). De même que dans ses Contes, mais peut-être avec des modulations plus délicates, le lecteur entend constamment la voix du poète lui-même, toujours contrôlée et discrète, même lorsqu’elle est la plus chargée d’émotion. Ses tonalités changent rapidement, presque imperceptiblement : elles sont tour à tour ironiques, impertinentes, brusques, laconiques, éloquentes, compatissantes, mélancoliques ou réfléchies. Mais la note prédominante est celle de la gaieté, qu’il a délibérément cherché à introduire dans ses Fables, comme il le dit dans la préface du premier recueil. « La gaieté, explique-t-il, n’est pas ce qui provoque le rire mais un certain charme... qui peut être donné à tout type de sujet, même le plus sérieux ». Personne ne lit les Fables avec raison si ce n’est avec un sourire, amusé mais aussi complice, dans la compréhension de l’infinie comédie humaine.

À la grâce, à la facilité et à la délicate perfection des meilleures Fables, même un commentaire textuel très proche ne peut espérer rendre pleinement justice. Elles représentent la quintessence d’un siècle d’expériences en matière de prosodie et de diction poétique en France. La grande majorité des Fables sont composées de lignes de différents mètres et, du jeu imprévisible de leurs rimes et de leurs rythmes changeants, La Fontaine a tiré les effets les plus exquis et les plus divers du ton et du mouvement. Son vocabulaire harmonise des éléments très différents : l’archaïque, le précieux et le burlesque, le raffiné, le familier et le rustique, le langage des professions et des métiers et le langage de la philosophie et de la mythologie. Pourtant, malgré toute cette richesse, l’économie et la sobriété demeurent les principales caractéristiques de son style.

L’écrivain

Bien qu’il n’ait jamais obtenu la faveur de Louis XIV, La Fontaine a de nombreux partisans proches du trône et parmi la noblesse. Il évolue parmi les hommes d’église, les médecins, les artistes, les musiciens et les acteurs ; mais ce sont surtout les milieux littéraires qu’il fréquente. La légende a exagéré la proximité de ses liens avec Molière, Nicolas Boileau et Jean Racine, mais il les a certainement comptés parmi ses amis et ses connaissances, ainsi que La Rochefoucauld, Mme de Sévigné, Mme de La Fayette et bien d’autres écrivains moins connus.

La véritable nature de l’homme reste énigmatique. Intensément et naïvement égoïste, peu conventionnel dans son comportement et impatient à toute contrainte, il séduit pourtant d’innombrables amis – peut-être par un naturel des manières et une sincérité dans les relations sociales rares à son époque –, et il ne connaît qu’un seul véritable ennemi, Furetière. La quantité et la qualité de son œuvre montrent que son indolence légendaire est injustifiée : pendant une quarantaine d’années au moins, La Fontaine aura été un artisan littéraire ambitieux et diligent, d’une intelligence subtile et d’une conscience méticuleuse.

Il était un lecteur assidu et avisé ; et ses œuvres abondent en imitations judicieuses de la matière et du style de ses maîtres – on pourra mentionner, parmi les écrivains français des xvie et xviie siècles, François Rabelais, Clément Marot, François de Malherbe, Honoré d’Urfé ou encore Vincent Voiture (1597–1648). Les auteurs de l’Antiquité classique qu’il a le mieux connus sont Homère, Platon, Plutarque pour la langue grecque – il les découvre sans doute à travers des traductions –, ainsi que Térence, Virgile, Horace et Ovide. Il avait une prédilection, chez les Italiens, pour Boccace, Nicolas Machiavel, L’Arioste et Le Tasse. La Fontaine ne fut pas un romantique ; son œuvre tire moins sa substance et sa saveur de son expérience de la vie que de cette tradition littéraire riche et complexe, reçue avec affection et travaillée avec patience.


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